Mieux manger

De simples consommateurs aux foodies : l’alimentation bouleverse notre rapport à la société depuis un demi-siècle

Il y a 50 ans, notre rapport à l’alimentation tournait autour d’un rendez-vous sacré : le repas, soit une entrée, un plat et un dessert. Et le rituel se transmettait de génération en génération. Progressivement, différents facteurs tels que l’importance de la santé, le bien-être animal, les enjeux culturels, le respect de la différence, le narcissisme des réseaux sociaux, etc. ont profondément modifié tout cela. Auparavant acte d’appartenance sociale, manger est devenu davantage une performance sociale.

Le repas, une invention bourgeoise

Manger. Le sujet semble trivial, mais la fonction est par définition vitale, et l’acte social qui le structure a considérablement évolué au fil du temps. En France et en Belgique, les imaginaires sont particulièrement marqués par le portrait d’une famille réunie autour d’une table. Au XIXe siècle, cette image se généralise avec la progression d’un mode de vie bourgeois. Le repas est fabriqué en cuisine par la bonne et supervisé par la maîtresse de maison, sous l’oeil bienveillant du patriarche. Comme l’explique le Centre d’Histoire Locale de Tourcoing, qui a réalisé une exposition sur l’art de la table : “La plupart de nos règles de table proviennent [du XIXe siècle] […] qui a institutionnalisé le repas bourgeois : horaires précis, trois services (entrée-plat-dessert), famille regroupée autour de la table.”

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C’est avant tout une occasion pour se retrouver. Mais le repas est aussi plus généralement synonyme de célébration — une pratique que l’on retrouve dans de nombreux pays où le repas est un symbole de partage et de création de lien avec sa famille étendue (à la rupture du jeûne du Ramadan par exemple, ou lors de la célébration du Nouvel An chinois). Le repas est un temps culturel et cultuel, un rituel que l’on reproduit de génération en génération selon ses origines géographiques et sociales.

L’alimentation construit la relation à la société

Mais, si à l’origine le repas est un signe d’appartenance bourgeois, nos rapports à celui-ci sont aujourd’hui bouleversés. Comme le souligne le sociologue de l’alimentation et professeur à l’université de Toulouse Jean-Pierre Poulain, désormais l’individu “pèse dans la décision alimentaire au détriment du collectif”, car il dispose de plus d’espace pour décider de son régime ou de ses préférences alimentaires, comme s’il s’agissait de mode vestimentaire.

Un certain nombre de transformations, parmi lesquelles la conscience environnementale, déterminent également des choix de consommation plus éthiques. La première prise de conscience a eu lieu après Mai-68, et s’est poursuivie avec la prise en compte du changement climatique comme variable de décision.

L’alimentation est désormais politisée, au centre même des préoccupations en termes de santé publique, et teintée d’une préoccupation pour le bien-être ou le mieux-vivre.

Ainsi, les consommateurs avertis et écolos préfèreront éviter la viande bovine, reconnue pour être une industrie extrêmement polluante. Jean-Pierre Poulain explique aussi à quel point notre rapport au monde animal a évolué. La reconnaissance juridique des animaux comme des “êtres sensibles” fait de leur mise à mort un acte “de responsabilité”, ce qui a un impact sur nos habitudes carnivores. Enfin, le sociologue remarque que l’alimentation est désormais politisée, au centre même des préoccupations en termes de santé publique, et teintée d’une préoccupation pour le bien-être ou le mieux-vivre. Ce que Poulain appelle une “médicalisation” de l’alimentation, due entre autres à la démocratisation de la diététique.

La nourriture, sujet existentiel

De Lucrèce à Raphaël Enthoven, les philosophes et hommes de pensée se sont également penchés sur la nourriture et l’importance qu’elle revêt. Parmi eux, Michel Onfray écrit dans son livre Raison gourmande que “la question diététique est à l’épicentre existentiel.” Il le justifie en expliquant que l’acte de manger nourrit toute une mécanique grâce à laquelle l’être humain pense.

Symptôme de l’engouement contemporain pour les réseaux sociaux, la nourriture s’insère désormais dans un acte performatif connecté.

Mais il est aussi lié à une volonté d’exister, qui peut se traduire dans l’image de soi que l’on veut donner aux autres. Symptôme de l’engouement contemporain pour les réseaux sociaux, la nourriture s’insère désormais dans un acte performatif connecté. On photographie sur Instagram les assiettes sous le hashtag #foodporn pour soigner notre réputation sociale, pour archiver les sensations sur un fichier numérique par peur de l’oubli aussi bien que de notre inéluctable fin.

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Il faut relire le philosophe Cioran pour comprendre la relation entre culture numérique et rapport charnel à la nourriture. D’origine roumaine, il a décrit son pays d’accueil en 1942 dans De la France. Sur la relation des Français à la nourriture, il écrit : “L’arrachement aux valeurs et le nihilisme instinctif contraignent l’individu au culte de la sensation. Quand on ne croit à rien, les sens deviennent religion. Et l’estomac finalité. […] Depuis que la France a renié sa vocation, la manducation s’est élevée au rang de rituel.” Relire ses mémoires à l’aune de nos tendances contemporaines est éclairant, et fait entrevoir que l’on ne cessera sans doute pas de parler de la nourriture dans le futur, petites pilules ou pas : “Ce qui est révélateur, ce n’est pas le fait de manger, mais de méditer, de spéculer, de s’entretenir pendant des heures à ce sujet.”

 

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