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Glanage 2.0 : quand le numérique la joue anti-gaspi

Pratique littéralement médiévale, le glanage resurgit aujourd’hui dans un contexte de crise grâce à l’aide précieuse de nouveaux outils numériques.

En 1999, la réalisatrice Agnès Varda réalisait un film intitulé Les Glaneurs et la glaneuse. Les glaneurs, ce sont ceux qui, une fois les récoltes terminées, vont dans les champs ramasser les légumes oubliés par la machine. La glaneuse, c’est elle qui récolte des images pour en faire un film.

Dans le droit français de 1554, la pratique était autorisée aux pauvres, aux estropiés, aux personnes âgées et aux enfants. Aujourd’hui, la règle est assez floue mais il est communément admis que n’importe qui est autorisé à glaner après la récolte et sauf arrêté municipal contraire, sur les terrains non-clôturés. Mais depuis le Moyen-âge, la pratique a beaucoup évolué, notamment grâce à l’arrivée d’outils numériques qui facilitent le glanage dans les champs… et dans les villes.

Glaneurs des champs

Premier — et probablement plus célèbre — exemple de glanage 2.0 : l’application Falling Fruit, lancée en 2013 par trois étudiants américains et aujourd’hui disponible dans 70 pays, dont la France. Falling Fruit est un outil collaboratif qui permet aux glaneurs d’indiquer où se situent les fruits et plantes comestibles qu’ils ont trouvé pour en faire profiter la communauté.

Capture d'écran de l'appli Falling Fruit qui permet de géolocaliser les arbres fruitiers. Ici, dans le centre de Paris.

Capture d’écran de l’appli Falling Fruit qui permet de géolocaliser les arbres fruitiers. Ici, dans le centre de Paris.

La carte crowd-sourcée répertorie déjà plusieurs millions d’endroits. Du côté des associations “classiques” de glanage, qui mettent en relation producteurs et glaneurs, on s’empare aussi des outils numériques. L’association Ondine, spécialisée dans les circuits courts, veut mettre en place une carte des glanages sur laquelle les producteurs bios des Monts du Lyonnais pourront informer le public des jours et lieux de glanage.

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C’est aussi l’idée derrière EcoGlan’, qui mène en ce moment une campagne Ulule : le projet consiste à créer une application qui permettra aux producteurs agricoles de proposer leurs restes aux champs aux consommateurs locaux. Une opération gagnant-gagnant, puisque les consommateurs auront accès à des produits à prix réduits et que les producteurs valoriseront ce qui serait autrement des pertes. En plus, le passage des glaneurs permet de “nettoyer” le champ avant de le semer à nouveau. Enfin, certaines entreprises comme McCain utilisent leur force de frappe médiatique pour organiser et faire connaître des événements comme le Patathon, une grande journée de glanage de pommes de terre profit de banques alimentaires, appuyée par un site dédié et une campagne de communication en ligne.

Bilan de la seconde édition du Patathon, Patathon 2017, la journée ludique, festive et solidaire contre le gaspillage alimentaire organisée par McCain.

Glaneurs des villes

Mais le numérique a surtout (ré)inventé le glanage en milieu urbain. C’est en effet une arme redoutable pour lutter contre le gaspillage, car il résout le principal problème : celui de l’information. D’un côté, des commerçants qui ne savent pas quoi faire de leurs invendus ; de l’autre, des consommateurs zéro déchet, ou peu fortunés, ou les deux, qui aimeraient pouvoir récupérer ces denrées. Entre les deux, désormais, une multitude d’apps. La plus récente, c’est Too Good To Go : les vendeurs y proposent des offres spéciales pour les produits bientôt expirés, et les consommateurs y trouvent les bons plans autour d’eux.

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Too Good to Go est présente dans 34 villes de France, et a déjà permis de sauver 250 000 repas. Même concept pour l’application géolocalisée Optimiam : l’app cible en temps réel les commerces de bouche du voisinage qui proposent une offre flash (allant de -25% à -80%). Pour l’instant réservée à Paris (mais elle cherche à s’étendre), la start-up cumule 700 commerçants partenaires et 150 000 utilisateurs.

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Autre option, toujours sur le même principe : JustoClic, lancé fin 2014, qui fonctionne aussi pour des surplus non-alimentaires. L’association Poubelles en (N)or(d), elle, récupère les invendus pour d’autres associations, pour les rendre disponibles en libre service ou pour organiser des événements solidaires de type Disco Soupe. Là où Internet lui est utile, c’est qu’elle passe par son site et par les réseaux sociaux pour informer des prochaines “récoltes”. Enfin, parce qu’il n’y a pas que la nourriture dans la vie, le glanage s’étend à d’autres produits. Il se pratiquait déjà de manière informelle : on laisse sur le trottoir les objets dont on ne veut plus, et qui font généralement des heureux assez vite. Désormais, l’application Ruecup permet d’optimiser tout cela, soit en proposant ses vieilles affaires, soit en géolocalisant ce que l’on cherche. Le tout gratuitement.

Une Disco Soupe à Paris

Une Disco Soupe à Paris

Ubérisation du glanage

Si le numérique permet de réduire efficacement le gaspillage alimentaire, il contribue aussi (surtout dans les villes) à monétiser le glanage, qui perd au passage un aspect essentiel : la gratuité. On peut ainsi déplorer que ce qui aurait pu abonder le stock des banques alimentaires ou être distribué gratuitement à ceux qui en ont le plus besoin devienne une entreprise commerciale de plus.

Mais l’essor de ces apps qui jouent le messager entre producteurs/vendeurs et consommateurs témoigne peut-être aussi de deux mouvements très contemporains : d’une part, une crise économique qui pousse des clients par ailleurs en mesure de payer vers des solutions moins chères ; de l’autre, une attention aux problématiques du gaspillage qui s’étend à la population générale, soucieuse de faire mieux mais pas encore prête à embrasser un mode de vie freegan. En attendant, les tas d’invendus baissent, et c’est toujours une bonne nouvelle.

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