Mieux vivre

La patate, cette muse qui s’ignore

Souvenez-vous de ces longues journées d’été où, enfant, vous vous risquiez à exprimer votre génie créatif en imitant Warhol. Pour mener à bien votre entreprise, vous décidiez d’utiliser quelques pommes de terre : une fois coupées à l’horizontale et sculptées, elles se transforment en tampons. Devenus adultes, de nombreux artistes n’ont pas rompu avec cette tradition de travaux manuels. Mieux, ils ont perfectionné leurs techniques pour donner toute la place qu’elle mérite à la pomme de terre. Mais qui sont donc ces maîtres qui ont fait de la pomme de terre leur muse ?

De l’artiste argentin Victor Grippo à l’Allemand Joseph Beuys, voici une petite histoire de l’art avec patates.

Un matériau de prédilection pour l’Arte Povera

Dans les années 1960, l’Italie lance un mouvement artistique à contre-courant du pop art qui anime les États-Unis : l’arte povera, ou l’art pauvre. D’après le critique d’art Germano Celant, faire partie du mouvement, c’est avant tout “adopter un comportement qui consiste à défier l’industrie culturelle et protester contre la société de consommation.” C’est ainsi que les artistes Arte Povera privilégient le processus (c’est-à-dire le geste créatif) plutôt que le résultat, et qu’ils appellent à utiliser des objets quotidiens.

 © CreativeCommons

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Ténor du mouvement, Giuseppe Penone choque les critiques en 1978 avec son oeuvre “Patate” : un simple tas de pommes de terre. Chaque patate est sculptée et représente un visage humain. Fait de pommes de terre, un matériau périssable, l’oeuvre évolue à mesure que les jours s’écoulent, et les pommes de terre périssent. Les visages sculptés muent, pourrissent, révélant notre fin inéluctable. “Patate” n’est pas une simple oeuvre de protestation contre la société de consommation ; c’est aussi une vanité.

Une symbolique inversée

Chez l’artiste indien Subodh Gupta, les pommes de terre sont devenues un motif récurrent, une signature au même titre que l’était la couleur bleue pour Yves Klein. En 2007 (“Potato Eaters”), 2009 (“Potato Ring”), 2016 et 2017 (“Only one Gold”), des pommes de terre en bronze puis en or apparaissent dans plusieurs oeuvres de l’artiste. Prenant un légume commun, Gupta transforme sa valeur financière non seulement en changeant la matière, mais surtout en lui conférant une valeur symbolique : celle d’un objet d’art.

 © Ela Bialkowska

© Ela Bialkowska

Ces oeuvres s’inscrivent également dans un certain imaginaire — on peut penser au conte “Jacques et le haricot magique”, par exemple — et dans une tradition d’expérimentations millénaires comme l’alchimie. Cette dernière, qui fut pratiquée sur tous les continents, était considérée comme “l’art de transmutation des métaux” qui permettait de transformer les matériaux “vils” en or. Et si la pomme de terre ainsi transformée en or était devenue l’ultime objet de quête des alchimistes, une sorte de pierre philosophale ? L’artiste invite ici les spectateurs à reconsidérer nos échelles de valeur.

L’universalité du bulbe

Base de l’alimentation pour des millions d’être humains dans le monde, très utilisée dans la cuisine latino-américaine notamment, la pomme de terre a une puissance d’évocation que Victor Grippo, artiste argentin décédé en 2002, avait bien saisie. Dans son installation “Analogia I” (1970-71), quarante pommes de terre sont placées dans des étagères blanches et reliées à des électrodes.

 © Harvart Museum

© Harvart Museum

Au centre, un électromètre peut être activé en pressant un bouton pour mesurer l’énergie qu’elles produisent. Avec humour et mélancolie, l’artiste nous rappelle des fondamentaux : d’une part les valeurs nutritionnelles du bulbe, de l’autre l’interconnection des êtres qui vivent sur la même planète. Pommes de terre et humains, matière vivante et matière artistique ne font plus qu’un.

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