Mieux vivre

La symbolique de la malbouffe

Le recours à la malbouffe est souvent expliqué par le fait qu’elle soit plus accessible ou par le manque d’informations des parents. Mais pour la sociologue américaine Priya Fielding Singh, ces raisons ne sont pas suffisantes. Selon elle, pour endiguer le phénomène malbouffe, il faut changer la valeur symbolique de l’alimentation.

Sociologue à Stanford, Priya Fielding Singh a conduit 73 interviews avec des familles dans la baie de San Francisco. Elle y a suivi des parents et adolescents issus de quatre foyers aux statuts socio-économiques différents, en observant et en participant à leurs déplacements quotidiens, des courses au supermarché au goûter devant la télévision. Dans sa thèse de doctorat “A Taste of Inequality: Food’s Symbolic Value Across the Socioeconomic Spectrum”, elle propose une nouvelle explication à l’épidémie de malbouffe.

Malbouffe

Malbouffe

Le pouvoir d’achat, facteur parmi d’autres

L’auteure commence par tordre le cou à certaines idées reçues, comme la supposée ignorance des parents : ils savent que les fruits et légumes sont plus sains pour leurs enfants, même si cela ne se traduit pas dans leurs habitudes alimentaires. Autre explication qu’elle réfute : les parents les plus défavorisés se tournent vers la junk food surtout à cause de leur budget limité. Bien sûr, le coût de l’alimentation a un poids sur les choix nutritifs effectués par les parents pour leurs enfants, mais Priya Fielding Singh estime qu’il n’y a pas de relation linéaire entre le coût des aliments et le pouvoir d’achat des familles. Dans une interview donnée au journal Libération en février 2018, elle détaille : “Aux États-Unis, la nourriture saine coûte cher, mais manger de la ‘junk food’, c’est-à-dire des cochonneries, ça coûte cher aussi ! Un repas complet dans un fast-food peut coûter jusqu’à 10 dollars [8,15 euros], quand un plat de riz et de haricots fait à la maison revient à moins de un dollar.” En réalité, pour la sociologue, ces habitudes alimentaires sont une manière de faire de la nourriture un antidote à la privation et la pauvreté.

Alimentation et plaisir

Comme Priya Fielding Sigh le souligne dans The Los Angeles Times, tous les enfants — qu’ils soient issus de foyers riches ou pauvres — ont un faible pour la junk food : ce sont les cibles privilégiées du marketing publicitaire alimentaire, et ils ont un penchant naturel pour le sucre. En réalité, la seule chose qui varie selon le niveau socio-économique du foyer, c’est la propension des parents à céder. Dans 96% des familles privilégiées, “au moins un parent rapporte qu’il ne cède pas aux demandes des enfants” commente la chercheuse. Dans les milieux défavorisés, ce pourcentage chute à 13%. L’explication ? Les parents qui ne peuvent pas dire “oui” à leur progéniture dans d’autres domaines (journées à Disneyland, voyages, sorties culturelles, etc.) se rattrapent en accédant à leur requête de manger un hamburger, par exemple. À l’inverse, dans les familles privilégiées, un parent peut faire plaisir avec d’autres activités et il lui sera donc plus facile de dire “non” à la junk food. Dans ces milieux, “la nourriture devient un moyen d’apprendre aux enfants certaines valeurs : la retenue, la patience, parfois même la récompense sous condition”, explique la sociologue.

Photo par Knox Photographics

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Changer notre regard sur la nourriture

La principale contribution de l’étude de Priya Fielding-Singh est donc qu’elle invite à considérer la valeur symbolique de l’alimentation. “La nourriture est bien plus qu’un élément de survie : elle a une valeur émotionnelle, et même culturelle, très importante”, dit-elle. Son travail apporte une contribution fondamentale qui remet en cause la vision simpliste des politiques publiques de santé. Pour changer les comportements alimentaires, il ne s’agit pas uniquement de créer un supermarché dans une zone de désert commercial ou de faire des campagnes de sensibilisation. Il faut aussi pouvoir changer le sens qu’on attache à l’alimentation. La sociologue préconise ainsi de repenser la politique de l’État Providence envers les milieux défavorisés : “J’ai pu constater par exemple que la précarité du logement favorisait les mauvaises habitudes alimentaires : quand vous ne savez pas si vous aurez un toit le mois prochain, vous mangez en recherchant une petite satisfaction immédiate, pas en pensant à votre santé sur le long terme, explique-t-elle à Libération. Paradoxalement, je crois que les mesures qui œuvrent le mieux pour l’égalité alimentaire sont celles qui n’ont rien à voir avec l’alimentation.”

Agence de publicité : Lowe Porta- Chile

Campagne de Publicité du gouvernement Chilien contre la malbouffe / Agence de publicité : Lowe Porta- Chile

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