Mieux vivre

Le foodsharing, une lutte anti-gaspi pour aider les plus démunis

Avec 15% de la nourriture jetée on pourrait supprimer la faim dans le monde… Le constat est accablant et l’équation plus complexe qu’il n’y paraît. Néanmoins, de nombreuses initiatives dans la mouvance de l’économie collaborative, sociale et solidaire font progressivement bouger les lignes sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.

En 2012, Canal + diffusait « Global Gâchis », un documentaire coup de poing d’Olivier Lemaire qui mettait les points sur les « i » du gaspillage. Dans ce film, Tristram Stuart, l’auteur de Waste, un livre référence sur le sujet, pose l’équation suivante : d’un côté, un milliard d’êtres humains (795 millions en 2015 selon le Programme Alimentaire Mondial) souffre de la faim, de l’autre côté, un tiers de la production mondiale de nourriture part à la poubelle alors qu’elle est encore consommable. Mis bout-à-bout ce gaspillage gargantuesque pourrait nourrir 7 fois cette population sous-alimentée. Calculatrice à l’appui, il suffirait donc de sauver des bennes à ordures 1/7ème du tiers de de la production mondiale gâchée pour matériellement éradiquer la faim dans le monde.

Ainsi, alors que les institutions et l’industrie agro-alimentaire cherchent à rendre toujours plus productif notre modèle agricole pour relever le défi d’une population mondiale qui devrait atteindre les 9 milliards en 2050, une petite voix vient annoncer une vérité qui gratte : « il suffirait en fait de gaspiller moins ».

Néanmoins, la réalité s’avère plus complexe. En premier lieu, le gaspillage ne concerne pas que les particuliers mais l’ensemble de la chaîne alimentaire. Par exemple, les Gars’pilleurs, un collectif de citoyens engagés contre le gâchis alimentaire font les poubelles des supermarchés. En une journée d’action, ils amassent plus de 200 kg de nourriture encore consommable, qu’ils redistribuent gratuitement aux habitants des environs.

L’équation entre le gaspillage d’un côté et la sous-alimentation de l’autre ne se résoudra pas en un clic, néanmoins la prise de conscience est là et de nombreuses actions émergent, notamment à l’initiative de citoyens. C’est ainsi qu’en Allemagne des acteurs de la société civile ont popularisé le concept de « foodsharing » ou partage de nourriture.

Quand le frigo devient solidaire

 Sur FoodSharing.de, ces bénévoles sauveurs de nourriture, « Lebensmittelretter » en Allemand, sont aujourd’hui plusieurs milliers dans tout le pays et ont collecté depuis 2012, plus de 3 000 tonnes d’aliments ! Ils ont aujourd’hui constitué un réseau important de donateurs (supermarchés et magasins, mais aussi particuliers) et de bénéficiaires (associations humanitaires, personnes démunies, entreprises de recyclage). Ils ont réussi à convaincre certains magasins comme Bio Company, un de leurs premiers partenaires, que donner peut être moins couteux que de jeter, en raison de la gestion des déchets, du stockage, etc.

Dans les rues de Berlin et chez certains commerçants, sont également apparus de drôles de frigos colorés, les « FairTeiler », littéralement les « justes partageurs ». Ces réfrigérateurs collectifs en accès libre permettent à chacun de déposer ses surplus alimentaires et aux personnes dans le besoin de se servir en toute simplicité. Aujourd’hui, l’idée s’est largement propagée en Allemagne comme le montre cette cartographie des communautés gérant des frigos collectifs.

Foodsharing-Fairteiler

Le mouvement des « frigos solidaires » s’étend progressivement en Europe. Non loin de Bilbao, par exemple, Alvaro Saiz a créé l’association GBGE, une banque alimentaire destinée à venir en aide aux nombreux Espagnols victimes de la crise économique. Début 2015, s’inspirant du modèle allemand, l’association installe un frigo collectif devant son local. Aujourd’hui, les commerces environnants, boucheries, pâtisseries, restaurants… viennent y déposer leurs surplus alimentaires dont la date de péremption approche, et Alvaro Saiz reçoit de nombreuses sollicitations pour installer de nouveaux frigos collectifs.

Une autre vision du frigo connecté

Les industriels nous préparent pour les années à venir des cuisines connectées de part en part : un réfrigérateur qui passe directement la commande de lait sur Internet, un four qui gère la cuisson tout seul en fonction d’un site de recettes en ligne, etc., mais outre le fait de rendre les machines « intelligentes », le numérique présente aussi des capacités de mise en relation inédites, le boom de l’économie collaborative en témoigne (Airbnb, Uber, Blabla Car, etc.).

Ainsi, les plateformes numériques sont en train de démultiplier les possibilités de partage alimentaire et de lutte contre le gaspillage, et au-delà du frigo, c’est la cuisine tout entière qui s’apprête à entrer dans l’économie du partage…

PartageTonFrigo

En 2013, un groupe d’amis de Nancy avait lancé avec succès « Partage ton frigo », une application pour les particuliers qui permet de référencer et de localiser les denrées alimentaires qui vont être jetées. Aux Etats-Unis, l’application Leftoverswap nous incite à donner les restes d’un repas plutôt que de s’en débarrasser. Plus en amont, ShareYourMeal, SuperMarmite, MonVoisinCuisine, etc., proposent de partager des repas entre voisins ou de vendre les parts que l’on a cuisinées en trop.

Ces initiatives risquent néanmoins de se heurter à des problèmes de normes et de responsabilités (intoxications alimentaires, allergies…), qui sont par ailleurs une des raisons du gaspillage actuel. En outre, elles ouvrent la voie à une « uberisation » de l’alimentation. En effet, le glissement vers une activité de traiteurs de particuliers à particuliers risque de faire passer la mutualisation et la solidarité au second plan, un peu à l’image de la dérive du Couchsurfing, un réseau d’échanges et d’entraides entre voyageurs vers Airbnb, une agence de location de courts séjours…

Le niveau de gaspillage est tel aujourd’hui que seul un faisceau d’initiatives divers et variés sur l’ensemble de la chaîne pourrait le rendre marginal. En outre, éradiquer la faim dans le monde sera peut-être un effet secondaire heureux de cette lutte anti-gaspi, mais il s’agit bien de deux combats distincts, l’un social, l’autre environnemental, avec des objectifs parfois communs, parfois divergents, qui méritent tous deux d’être menés pleinement.

 

Un commentaire :

  1. Lilou kan dit :

    Oui pour un frigo solidaire à Pau agglomération !!

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