Mieux produire

Protègeons la pomme de terre !

Enquête dans les andes péruviennes au Parque de la papa, “Parc de la pomme de terre”

Un parc de 9 200 hectares dédié à la pomme de terre et plus spécifiquement aux variétés natives des Andes : c’est au Pérou, à plus de 3000 mètres d’altitude, et on y protège plus que des patates. On y conserve des savoirs et des modes de vie.

La route longe les ruines inca de Pisac — grandes terrasses en courbe, citadelle qui surplombe la vallée — puis monte dans la direction opposée à la Vallée sacrée pour rejoindre un vaste plateau d’altitude. 9 200 hectares répartis de 3200 à 5000 mètres au-dessus du niveau de la mer, où vivent 6 500 personnes : nous voici dans le Parque de la Papa. Contrairement à ce que son nom évoque, le “parc de la pomme de terre” n’est pas un parc d’attractions dédié à notre tubercule préféré : c’est une association qui, depuis vingt ans, réunit six communautés locales qui travaillent ensemble à préserver l’une des grandes richesses du Pérou.

Nazario pendant sa présentation

Des pommes de terre violettes anti-cancer

Notre guide, Nazario, nous accueille dans une petite pièce où sont alignées sur des étagères des pommes de terre de toutes les tailles, formes et couleurs. Certaines sont violettes, roses ou bleues, d’autres sont tachées de motifs mystérieux à la Rorschach. On découvre les “griffe de chat”, “nez de lama” et “patte de puma”, et “celle qui fait pleurer la belle-fille” : une pomme de terre en forme de pomme de pin, qu’une jeune femme souhaitant se marier doit éplucher sans l’abîmer si elle veut être acceptée par la famille de son amoureux.

shutterstock_1055838158Ces pommes de terre sont dites “natives” : originaires des Andes, elles peuvent survivre dans des conditions climatiques difficiles et sont très riches en antioxydants. Elles sont “anti-cancer, comme des défenses naturelles pour notre corps”, explique Nazario. Au Pérou, berceau de la pomme de terre où se cultivent 3000 des 5000 espèces répertoriées dans le monde, les papas nativas représentent 16% de la production. Et au Parque de la Papa, on en conserve exactement 1367 variétés, ainsi que d’autres tubercules andins, comme l’olluco et des céréales comme le blé, le quinoa, la cañihua, la kiwicha et le tarwi.

Ayni et travail collaboratif

Nazario a appris à parler espagnol pour pouvoir discuter avec les touristes : les communautés du parc sont toutes de langue quechua. Chacune, comme toutes les communautés andines, a son fonctionnement propre, ses institutions démocratiques, ses modes de décision collectifs, ses dirigeants. “Avant 1998, les communautés vivaient isolées”, retrace Nazario.

abc.net

C’est à cette date qu’est arrivé Alejandro Argumedo, fondateur de l’Asociación ANDES, qui lutte contre la pauvreté et pour la préservation de la biodiversité andine. Il a proposé aux six communautés du plateau de s’unir pour protéger leurs savoirs. “On ne pensait pas au tourisme, l’objectif c’était de conserver les pommes de terre.” Mais en 2007, pour soutenir ce travail de conservation, le Parque de la Papa lance son activité d’écotourisme. Aujourd’hui, l’activité s’organise en collectifs dédiés au tourisme chez l’habitant, à la gastronomie, aux techniques agronomes, à l’artisanat, à la culture, aux plantes médicinales, etc. Tous travaillent selon le principe de l’ayni, une pratique andine d’aide mutuelle : un membre de la communauté en aide un autre et, ultérieurement, celui qui a été aidé participera à un autre travail ayni. Dans certains marchés, on pratique encore le troc.

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Le savoir pour faire face au changement

“Ce n’est pas que de la conservation”, dit Nazario quand il énumère toutes les activités du parc. Ou plutôt, ce n’est pas que de la conservation de pommes de terre. Il y a une culture et des pratiques à préserver, dans un pays qui accueille de plus en plus de touristes de manière peu raisonnée. Il y a une souveraineté alimentaire à garantir : c’est notamment à ça que servent les semences entreposées dans la petite banque de graines “de construction écologique” qui jouxte l’espace d’exposition. D’autres exemplaires sont envoyés au Centre international de la pomme de terre à Lima, et un autre à la Réserve mondiale de semences du Svalbard, “pour nos générations futures”. Car au Parque de la Papa comme ailleurs, on sent les effets du changement climatique : certaines espèces ne poussaient plus aux basses altitudes, alors on est allés de plus en plus haut, “mais on ne peut pas planter dans l’air”. Des techniques de pollinisation à la main ont permis de créer de nouvelles espèces adaptées aux nouvelles températures. Ailleurs, des céréales ne poussaient pas, et aujourd’hui oui. “Il y a du bon et du mauvais” dans le changement climatique, dit Nazario. Mais pour bien s’y adapter, une chose est sûre : il faut bien connaître son environnement et ses semences. Et ce savoir, il est indispensable de le protéger.

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